Pourquoi le dollar domine encore l’économie mondiale

Le dollar domine l’économie mondiale parce qu’il est à la fois une monnaie de réserve, une monnaie de paiement, une monnaie de financement et une monnaie de référence sur les marchés. Cette position ne repose donc pas uniquement sur la puissance économique des États-Unis. Elle résulte d’un système construit depuis plusieurs décennies, renforcé par la profondeur des marchés financiers américains et par un puissant effet de réseau : plus le dollar est utilisé, plus il devient pratique et avantageux de continuer à l’utiliser.

Cette domination est particulièrement visible dans les réserves officielles. Au premier trimestre 2026, le dollar représentait 57,13 % des réserves mondiales de change, contre 20,03 % pour l’euro et 1,99 % pour le renminbi selon les données COFER du Fonds monétaire international. Sa part n’est plus aussi élevée qu’autrefois, mais aucune autre devise ne s’en approche encore.

Comment le dollar est-il devenu la monnaie centrale du monde ?

La position actuelle du dollar s’explique d’abord par l’histoire. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis disposent d’une économie exceptionnellement puissante et d’importantes réserves d’or. Les accords de Bretton Woods de 1944 organisent alors le système monétaire international autour du dollar.

Dans ce système, le dollar est convertible en or au taux de 35 dollars l’once, tandis que de nombreuses autres monnaies maintiennent leur taux de change par rapport à lui. Les banques centrales ont donc intérêt à conserver des dollars pour stabiliser leur propre monnaie et assurer leurs paiements internationaux.

Lorsque les États-Unis mettent fin à la convertibilité du dollar en or en 1971, puis que les principales monnaies passent progressivement aux changes flottants à partir de 1973, le dollar ne perd pas son rôle central. Entre-temps, il est déjà devenu indispensable au commerce, aux banques et aux marchés financiers. Pour replacer cette évolution dans son ensemble, le fonctionnement du système monétaire international permet de comprendre comment les devises, les banques centrales et les réserves de change interagissent.

Le dollar reste la principale monnaie de réserve

Les banques centrales détiennent des réserves en devises pour intervenir sur les marchés, payer certaines obligations internationales ou disposer d’actifs liquides en cas de crise. Dans ce domaine, le dollar conserve une avance considérable.

DevisePart des réserves mondiales de change au T1 2026
Dollar américain57,13 %
Euro20,03 %
Renminbi1,99 %

Cette différence montre qu’une monnaie internationale ne s’impose pas simplement parce que le pays qui l’émet est une grande puissance économique. Les détenteurs de réserves recherchent aussi des actifs accessibles, liquides et suffisamment nombreux pour pouvoir déplacer des montants considérables sans perturber excessivement les marchés.

L’or conserve lui aussi une place importante dans les réserves officielles. Sa progression récente ne signifie toutefois pas automatiquement que les banques centrales abandonnent le dollar dans les mêmes proportions. L’évolution de sa valeur dépend aussi fortement du prix du métal. Cette distinction est importante pour comprendre le rôle de l’or comme réserve de valeur sans confondre diversification et remplacement du dollar.

Le commerce mondial crée une demande permanente de dollars

Le dollar est également très utilisé pour facturer les échanges internationaux, y compris lorsque les États-Unis ne participent pas directement à la transaction. Une entreprise asiatique peut par exemple vendre des marchandises à une entreprise d’Amérique latine et choisir malgré tout d’établir la facture en dollars.

Les données historiques compilées par la Réserve fédérale montrent l’ampleur du phénomène. Sur la période 1999-2019, le dollar représentait en moyenne environ 96 % de la facturation des exportations dans les Amériques, 74 % en Asie-Pacifique et 79 % dans les autres régions étudiées. L’Europe constitue une exception importante, car l’euro y joue naturellement un rôle beaucoup plus fort.

Cette utilisation massive facilite la gestion des entreprises internationales. Lorsqu’une devise est déjà acceptée par les fournisseurs, les clients, les banques et les investisseurs, il est souvent moins coûteux de continuer à travailler avec elle que de multiplier les monnaies et les opérations de conversion.

Pourquoi presque toutes les grandes transactions de change passent-elles par le dollar ?

La domination du dollar apparaît encore plus clairement sur le marché des changes. En avril 2025, il était présent dans environ 89 % des transactions mondiales de devises recensées par la Banque des règlements internationaux. Comme chaque transaction de change implique deux monnaies, les parts additionnées de toutes les devises atteignent 200 % et non 100 %.

Cette omniprésence permet au dollar de servir de monnaie intermédiaire. Pour échanger deux devises relativement peu négociées, les acteurs financiers peuvent trouver plus simple de convertir la première en dollars, puis les dollars dans la seconde. Le volume gigantesque des transactions en dollars contribue à maintenir des marchés liquides, ce qui réduit les coûts et facilite l’exécution d’opérations importantes.

Les marchés financiers américains renforcent la domination du dollar

Le rôle du dollar dépend aussi de l’existence d’un volume exceptionnellement important d’actifs financiers libellés dans cette monnaie. Les obligations du Trésor américain occupent ici une place essentielle. En mai 2025, plus de 28 000 milliards de dollars de titres du Trésor étaient en circulation selon les données reprises par la Réserve fédérale.

Les banques centrales, institutions financières, entreprises et grands investisseurs disposent ainsi d’un marché capable d’absorber des sommes considérables. Cette profondeur est difficile à reproduire. À titre de comparaison, la dette commune émise par l’Union européenne depuis la crise du Covid représentait environ 700 milliards de dollars selon la même analyse.

La dette publique américaine fournit donc au système financier mondial une réserve extrêmement vaste d’actifs en dollars. Ce mécanisme entretient un lien direct entre la place internationale de la devise américaine et le financement du déficit public par émission d’obligations.

Le dollar domine aussi le financement bancaire international. En 2024, environ 55 % des créances bancaires internationales ou libellées en devises et environ 60 % des engagements correspondants étaient en dollars. Près de 60 % des émissions de dette réalisées dans une devise étrangère à celle de l’émetteur étaient également libellées en dollars, contre environ 26 % en euros.

Autrement dit, les acteurs économiques ne détiennent pas seulement des dollars pour payer. Ils empruntent également en dollars, investissent en dollars et gèrent leurs risques en dollars. Cette imbrication rend une substitution rapide beaucoup plus difficile.

L’effet de réseau protège la position du dollar

La domination d’une monnaie fonctionne en partie comme celle d’une langue internationale ou d’une plateforme très utilisée. Sa valeur pratique augmente avec le nombre de personnes et d’institutions qui l’emploient.

Une entreprise préfère souvent facturer dans une monnaie déjà connue de ses partenaires. Une banque peut préférer financer ses opérations dans la devise pour laquelle les marchés sont les plus liquides. Une banque centrale choisit volontiers des actifs qu’elle sait pouvoir acheter ou vendre rapidement. Ces décisions individuelles renforcent collectivement la position de la monnaie déjà dominante.

C’est pourquoi la taille de l’économie américaine ne suffit pas, à elle seule, à expliquer le phénomène. Pour 2024, la Réserve fédérale évaluait l’indice composite d’utilisation internationale du dollar à 64,9, alors que les États-Unis représentaient environ 26,1 % du PIB mondial nominal et 13,4 % du commerce mondial selon la méthodologie retenue. Le rôle international du dollar dépasse donc largement le poids économique direct des États-Unis.

Pourquoi l’euro n’a-t-il pas remplacé le dollar ?

L’euro est aujourd’hui la principale alternative au dollar dans les réserves mondiales, mais son poids reste très inférieur. La zone euro dispose d’une grande économie, d’une banque centrale crédible et de marchés financiers développés. Elle ne possède toutefois pas encore un marché unique d’actifs publics sûrs comparable, par sa profondeur et son homogénéité, à celui des titres du Trésor américain.

La dette publique européenne reste largement émise par différents États, avec leurs propres caractéristiques budgétaires, leurs risques et leurs marchés. Cette fragmentation limite la capacité de l’euro à fournir un actif de référence mondial aussi uniforme et abondant que la dette fédérale américaine.

Pour les investisseurs internationaux ou les banques centrales qui doivent placer des dizaines de milliards, la taille et la liquidité du marché comptent autant que la solidité de la monnaie. C’est l’une des raisons pour lesquelles la deuxième devise mondiale ne suffit pas, pour l’instant, à remplacer la première.

Le yuan chinois peut-il concurrencer le dollar ?

La Chine possède une économie suffisamment importante pour faire du renminbi un candidat crédible à une utilisation internationale plus large. Pourtant, sa part dans les réserves de change mondiales restait limitée à 1,99 % au premier trimestre 2026.

La taille du PIB ne suffit donc pas à transformer automatiquement une devise nationale en monnaie mondiale dominante. Une monnaie internationale doit pouvoir circuler facilement, être disponible en grande quantité et être soutenue par des marchés financiers auxquels les investisseurs mondiaux peuvent accéder avec confiance.

L’évolution du renminbi dépendra notamment du développement des marchés financiers chinois et de son utilisation dans les échanges transfrontaliers. La question monétaire s’inscrit ainsi dans un débat plus large sur la montée en puissance économique de la Chine et sa capacité à modifier progressivement l’équilibre financier mondial.

La dédollarisation est-elle réellement en cours ?

Le terme de dédollarisation désigne généralement la volonté de certains pays, entreprises ou banques centrales de réduire leur dépendance au dollar. Cette tendance existe, notamment à travers la diversification des réserves et le développement d’accords commerciaux utilisant d’autres monnaies.

Elle doit toutefois être distinguée d’un remplacement effectif du dollar. Une baisse progressive de sa part dans les réserves ne signifie pas que les infrastructures financières, les marchés de dette, les paiements internationaux ou le marché des changes cessent de fonctionner principalement autour de lui.

Pour perdre rapidement sa position dominante, le dollar devrait surtout être confronté à une alternative capable de remplir simultanément plusieurs fonctions : servir de réserve aux banques centrales, offrir une quantité considérable d’actifs liquides, permettre le financement international, faciliter les échanges commerciaux et rester largement négociée sur les marchés de change.

Aucune devise ne réunit aujourd’hui tous ces avantages à une échelle comparable. La domination du dollar peut donc s’éroder progressivement sans disparaître brutalement.

Les cryptomonnaies menacent-elles la domination du dollar ?

Les cryptoactifs ont créé de nouvelles formes de transfert de valeur indépendantes des circuits bancaires traditionnels, mais ils ne jouent pas actuellement le même rôle qu’une grande monnaie de réserve. Leur fonctionnement, leur volatilité et leurs usages diffèrent de ceux d’une devise souveraine utilisée massivement par les banques centrales et les marchés obligataires. Comprendre le fonctionnement du marché des cryptomonnaies permet de mieux distinguer ces deux univers.

Les stablecoins offrent même un paradoxe intéressant. Une grande partie d’entre eux cherchent à maintenir une valeur proche du dollar. Leur développement peut donc créer de nouveaux usages numériques tout en renforçant indirectement la demande pour des instruments libellés en monnaie américaine. Les stablecoins adossés au dollar illustrent ainsi la capacité de la devise américaine à s’adapter à de nouvelles infrastructures financières plutôt qu’à simplement les subir.

Ce qui pourrait réellement affaiblir le dollar

La position du dollar n’est pas garantie pour toujours. Une perte durable de confiance dans les institutions américaines, une dégradation profonde du fonctionnement des marchés financiers ou l’émergence d’une alternative offrant une liquidité comparable pourraient progressivement réduire son rôle.

Un changement pourrait également venir d’une utilisation beaucoup plus large de plusieurs monnaies plutôt que de la substitution d’une seule devise au dollar. Le système mondial deviendrait alors plus multipolaire, avec une place accrue de l’euro, du renminbi ou d’autres actifs de réserve.

Mais la difficulté principale reste la même : détrôner le dollar ne consiste pas seulement à créer une monnaie solide. Il faut reproduire tout l’écosystème qui l’entoure, depuis les réserves des banques centrales jusqu’aux marchés obligataires, en passant par le crédit, la facturation internationale et les opérations de change. C’est cette combinaison, plus que le seul prestige économique des États-Unis, qui explique pourquoi le dollar domine encore l’économie mondiale.

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