Les banques ont plusieurs raisons de chercher à réduire les opérations en espèces : le cash coûte cher à manipuler, nécessite une logistique spécifique, expose davantage aux risques de vol et impose des contrôles réglementaires. Dans le même temps, les clients utilisent de plus en plus la carte et les paiements numériques. Il serait toutefois excessif d’en conclure que les banques ont décidé seules de faire disparaître les billets et les pièces. Le recul des espèces résulte à la fois de l’évolution des habitudes de paiement, des choix économiques des établissements bancaires et des règles publiques destinées notamment à lutter contre le blanchiment.
La tendance est nette en France. En 2024, les espèces représentaient encore 43 % des paiements réalisés en point de vente, contre 50 % en 2022 et 68 % en 2016. La carte a, pour la première fois, dépassé le liquide avec plus de 48 % des transactions. Le cash reste donc largement utilisé, mais sa place diminue progressivement dans les paiements quotidiens.
Gérer des espèces coûte cher aux banques
Un paiement numérique circule essentiellement à travers des infrastructures informatiques. Les espèces, elles, doivent être physiquement transportées, stockées, comptées, sécurisées puis redistribuées. Une banque qui fournit du liquide à ses clients doit notamment alimenter ses distributeurs automatiques, assurer leur maintenance, organiser la collecte des fonds et sécuriser l’ensemble de cette chaîne.
Ces contraintes deviennent plus difficiles à rentabiliser lorsque les retraits diminuent. La Banque de France indique d’ailleurs que les établissements bancaires rationalisent leurs réseaux de distributeurs afin de maîtriser le coût de gestion des espèces. La baisse du nombre de DAB est donc en partie une conséquence économique de la diminution de leur utilisation.
Fin 2025, la France comptait 40 804 distributeurs automatiques de billets, soit 4,2 % de moins qu’un an auparavant. Ce chiffre ne signifie cependant pas que l’accès au liquide recule dans les mêmes proportions. Parallèlement, le nombre de points permettant d’effectuer des retraits chez certains commerçants a progressé de 5,5 %, pour atteindre 30 057.
Les banques cherchent ainsi moins à supprimer brutalement le cash qu’à réorganiser une infrastructure devenue coûteuse par rapport au nombre d’opérations réalisées. Cette transformation s’inscrit dans une évolution plus large du secteur, marquée par la fermeture d’agences, l’automatisation de nombreuses opérations et l’évolution des banques traditionnelles face aux néobanques.
Les paiements numériques sont plus simples à industrialiser
La carte bancaire, le paiement mobile ou le virement permettent d’automatiser une grande partie du traitement des transactions. Il n’est plus nécessaire de transporter physiquement la monnaie d’un lieu à un autre, et l’opération peut être enregistrée immédiatement dans les systèmes bancaires.
Pour les établissements financiers, cette dématérialisation permet de centraliser davantage les opérations. Elle facilite également le développement de services accessibles sans agence : consultation du compte, virements, notifications en temps réel ou gestion des moyens de paiement depuis une application.
Pour le client, le changement peut aussi apporter des avantages pratiques. Une transaction électronique laisse automatiquement une trace sur le compte, ce qui peut aider à analyser son budget ou à suivre ses dépenses avec une application de budget. À l’inverse, les espèces offrent une perception plus immédiate de l’argent dépensé et restent appréciées précisément pour cette raison.
Il existe par ailleurs une dimension économique propre aux paiements par carte. Les transactions donnent lieu à des commissions entre les différents prestataires qui interviennent dans le paiement. Dans l’Union européenne, les commissions d’interchange sont encadrées et plafonnées à 0,2 % de la valeur de l’opération pour les cartes de débit et à 0,3 % pour les cartes de crédit. Cela distingue le modèle économique de la carte de celui des espèces, sans suffire pour autant à démontrer que les banques chercheraient uniquement à éliminer le liquide pour augmenter leurs revenus.
La traçabilité joue un rôle majeur
L’une des principales différences entre espèces et paiements électroniques concerne la traçabilité. Un paiement par carte, un virement ou un prélèvement laisse une trace enregistrée par les établissements financiers. Deux personnes qui s’échangent des billets peuvent en revanche réaliser une transaction sans créer automatiquement de trace bancaire.
Cette caractéristique explique pourquoi les espèces font l’objet d’une attention particulière dans les dispositifs de lutte contre le blanchiment d’argent, la fraude et le financement du terrorisme. Les banques sont soumises à des obligations de vigilance et doivent surveiller certaines opérations inhabituelles ou importantes.
En France, les dépôts et retraits d’espèces dépassant 10 000 euros cumulés sur un mois font notamment l’objet d’une communication systématique à Tracfin. Cela ne signifie pas qu’un retrait ou un dépôt important soit interdit. En revanche, les mouvements élevés de liquide créent davantage d’obligations de contrôle pour les établissements, qui peuvent être amenés à demander des informations ou des justificatifs.
Le traitement du cash présente donc un double coût pour les banques : une logistique matérielle plus lourde et des procédures de conformité renforcées lorsque les montants deviennent significatifs.
Les banques ne décident pas seules des limites sur le cash
Il est important de distinguer deux phénomènes souvent confondus. Une banque peut choisir de réduire son nombre de distributeurs ou de modifier les modalités de retrait dans ses agences. En revanche, les plafonds légaux applicables aux paiements en espèces relèvent de la réglementation et non d’une décision collective des banques.
En France, un particulier ayant son domicile fiscal dans le pays peut en principe régler en espèces un professionnel dans la limite de 1 000 euros. Les commerçants doivent normalement accepter les pièces et billets ayant cours légal, sous réserve des exceptions prévues par la réglementation, par exemple lorsque le client ne fait pas l’appoint ou dans certaines situations particulières.
La réglementation européenne va également encadrer les paiements importants en liquide. À compter du 10 juillet 2027, le règlement européen relatif à la lutte contre le blanchiment instaurera un plafond de 10 000 euros pour les paiements en espèces de biens ou de services dans l’Union européenne. Les États pourront toutefois conserver des seuils nationaux plus faibles. Le texte européen peut être consulté directement dans le règlement (UE) 2024/1624 publié sur EUR-Lex.
Le seuil européen ne signifie donc pas que la France relèvera automatiquement son plafond à 10 000 euros. La limite nationale de 1 000 euros peut rester applicable si le législateur français choisit de conserver une réglementation plus stricte.
Le recul des distributeurs ne signifie pas la disparition des espèces
La diminution du nombre de DAB peut donner l’impression que l’accès au liquide devient rapidement difficile. Les données disponibles montrent une situation plus nuancée. Fin 2025, 98,6 % de la population française se trouvait encore à moins de quinze minutes en voiture d’un distributeur automatique.
Lorsque les autres points de retrait, notamment ceux proposés chez certains commerçants, sont pris en compte, cette proportion atteignait 99,8 %. La même année, 91 % des Français considéraient l’accès aux espèces comme facile ou très facile.
Ces chiffres montrent que la stratégie actuelle consiste surtout à rationaliser les infrastructures tout en maintenant une couverture élevée du territoire. Un distributeur peu utilisé peut disparaître tandis qu’un service de retrait alternatif apparaît à proximité.
Cette évolution n’est cependant pas neutre pour tous les publics. La distance en kilomètres ou en temps de trajet ne reflète pas nécessairement les difficultés rencontrées par une personne âgée, une personne sans voiture ou un habitant d’une zone rurale. L’accessibilité réelle du cash ne se résume donc pas au nombre national de distributeurs.
Les Français continuent d’utiliser le liquide
Malgré la progression rapide des moyens de paiement électroniques, les espèces restent loin d’être marginales. Leur part de 43 % des transactions en point de vente en 2024 montre qu’elles répondent encore à des besoins très concrets.
Elles sont particulièrement utilisées pour les petits montants et certains achats du quotidien. Les habitudes varient aussi selon l’âge, ce qui rejoint plus largement le rapport à l’argent selon les générations. Une transition trop rapide vers le tout-numérique pourrait donc affecter davantage certains groupes que d’autres.
Le liquide présente également un avantage psychologique pour une partie des consommateurs. En 2024, 31 % des Français citaient une meilleure maîtrise des dépenses parmi les avantages des espèces. Voir physiquement diminuer le contenu d’un portefeuille peut rendre la dépense plus perceptible qu’une succession de paiements sans contact.
La carte offre d’autres avantages, notamment la simplicité, la rapidité et l’enregistrement automatique des opérations. Le choix dépend donc autant des préférences individuelles que des caractéristiques du paiement. Pour les consommateurs qui privilégient le numérique, il reste notamment utile de choisir une carte bancaire adaptée à ses usages plutôt que de considérer toutes les offres comme équivalentes.
Le paiement électronique n’est pas sans contreparties
La réduction du cash peut apporter des gains d’efficacité, mais elle crée aussi une dépendance accrue aux infrastructures électroniques. Une carte ou un téléphone nécessite un réseau de paiement fonctionnel, des systèmes bancaires accessibles et, selon le moyen utilisé, un terminal ou une connexion adaptée.
Les espèces conservent à ce titre une fonction de secours. Elles peuvent continuer à circuler lorsqu’un terminal rencontre un problème, lorsqu’un service informatique est momentanément indisponible ou lorsqu’un utilisateur ne dispose pas d’un moyen de paiement numérique adapté.
Le cash possède également une caractéristique que les moyens électroniques ne reproduisent pas totalement : un paiement en billets entre deux personnes ne nécessite pas qu’un intermédiaire traite la transaction en temps réel. Cette autonomie explique pourquoi le maintien d’un accès suffisant aux espèces reste un enjeu même dans une économie où la majorité de la valeur des paiements circule sous forme électronique.
Une société sans espèces n’est donc pas encore la réalité
La tendance de fond est celle d’une diminution progressive de l’utilisation du liquide, accompagnée d’une rationalisation du réseau bancaire. Les établissements ont un intérêt économique évident à limiter les infrastructures coûteuses dont l’usage diminue, tandis que les autorités publiques cherchent à renforcer la traçabilité des transactions importantes.
Mais ces deux logiques ne doivent pas être confondues. Les banques peuvent encourager les paiements numériques et réduire certains services physiques. Elles ne disposent pas pour autant du pouvoir de supprimer unilatéralement les espèces ayant cours légal ni de fixer seules les plafonds nationaux de paiement en liquide. Il faut également distinguer leurs décisions commerciales du rôle des banques centrales dans notre système monétaire.
À court terme, le scénario le plus cohérent avec les données disponibles est donc celui d’un cash moins utilisé et distribué par un réseau plus rationalisé, mais toujours accessible. La question centrale n’est plus seulement de savoir combien de paiements seront effectués en espèces, mais de veiller à ce que les personnes qui souhaitent ou doivent encore les utiliser puissent effectivement continuer à le faire.







